…et même les Terriens sont doués !
17. L’ÉVEIL DU LARAN
de Margaret Carter
La poignée de la porte lui baragouina quelque chose.
Cela fit surgir une foule d’images dans son esprit – hommes et femmes d’âges et de complexions variés, tourbillons de couleurs d’uniformes terriens et de costumes indigènes ténébrans, cacophonie de paroles d’accents divers.
Je dois être plus fatiguée que je ne le réalisais, pensa Fiona. Généralement, elle parvenait à faire taire les messages des objets inanimés qu’elle touchait – ou au moins à les assourdir jusqu’à ce qu’ils ne constituent plus qu’une sorte de bruit de fond. Elle se barricada fermement et entra avec hésitation dans l’antichambre du département d’Anthropologie galactique. Il ressemblait à tous les bureaux des bases terriennes de toutes les planètes. Ses yeux retrouvèrent la lumière jaune familière du spectre solaire – bien qu’en débarquant de l’astronef, elle eût fugitivement remarqué qu’une lueur rougeâtre empourprait le ciel.
A la réception, un jeune homme hâlé jeta un coup d’œil sur ses papiers, puis enfonça le bouton de l’intercom. Quelques secondes plus tard, un homme aux cheveux noirs émergea d’un bureau intérieur.
– Je suis Jason Allison. Bienvenue au Projet Télépathe, docteur McGraw, dit-il, avec une brève poignée de main.
Ce contact ne lui imposa aucune vision importune. Son aberration mentale ne s’étendait pas aux créatures vivantes.
– Je te remercie de me consacrer un peu de ton temps, docteur Allison.
Il la fit entrer dans un bureau adjacent, son sourire de politesse faisant place à un grand sourire chaleureux.
– Jason. Ici, nous avons tendance à utiliser les prénoms, étant donné la forte densité de doctorats au mètre carré. Pourtant, je ne sais pas dans quelle mesure nous pourrons t’aider. Nous ne sommes pas spécialisés dans le folklore.
Fiona s’assit dans le fauteuil ergonomique qu’il lui indiquait, posant sur ses genoux l’étui de sa lyre.
– On m’a dit que ton département était le meilleur endroit pour rencontrer beaucoup de Ténébrans, sans séjourner longtemps dans Thendara proprement dite – et ma bourse ne me permet pas de passer beaucoup de temps sur chaque planète.
– Ah, les bureaucrates et la bureaucratie – nous connaissons, gloussa Jason.
Après avoir dit quelques mots dans l’intercom, il la fit parler de son voyage et autres banalités polies.
Quelques minutes plus tard, un mince jeune homme aux cheveux blond-roux entra. Jason fit les présentations.
– Fiona, Rafe va te faire visiter les lieux et te conduira à ta chambre. Tu sembles prête à te mettre au travail immédiatement.
– Oh, tu parles de ça ? dit-elle, montrant sa lyre. Je me sens mal à l’aise si quelqu’un d’autre la porte, c’est tout.
– Je comprends ça, dit Rafe, en terrien standard passable. Mes amis musiciens ressentent la même chose.
Il ne lui tendit pas la main.
Debout face à lui, Fiona voyait son premier Ténébran, un homme à peu près du même âge qu’elle, au nez aquilin et aux cheveux bouclés. Il portait le justaucorps de cuir, les culottes de laine et les bottes d’intérieur souples illustrant les hologrammes des costumes ténébrans masculins. Lui, il vit une femme menue aux cheveux auburn attachés sur la nuque en un chignon serré. Une excitation fermement réprimée bourdonnait en elle. De toutes les cultures qu’elle avait étudiées, elle ressentait une affinité spéciale pour celle-ci, car la planète avait été largement colonisée par des gens de sa propre ethnie.
– Quel est ton laran ? demanda son guide à l’improviste en l’escortant dans le couloir.
– Mon quoi ?
Elle connaissait le mot, bien sûr ; simplement, elle était choquée de se le voir appliquer.
Il s’arrêta, et haussa des sourcils étonnés en souriant.
– Tes dons – je crois que l’expression terrienne la plus courante est « talent sauvage ».
Elle attendit que deux hommes venant en sens inverse soient hors de portée de sa voix.
– Je n’en ai pas.
– Pardonne-moi – je pensais que tu venais participer au projet de Jason. Mon laran à moi – je suppose qu’on peut me considérer comme un découvreur.
Il tripota un sachet pendu à son cou par un cordon de cuir.
– Je sens en toi un pouvoir. Il m’a semblé plus courtois de demander que de te sonder sans ta permission.
Le pouls de Fiona battit dans sa gorge. Ne sois pas stupide. C’est le dernier endroit où on te prendra pour une farfelue ou une folle. Néanmoins l’habitude de la dissimulation était trop profondément enracinée en elle pour s’en débarrasser si facilement.
– Je n’ai rien à voir avec le Projet Télépathe. Je suis une anthropologue culturelle venue étudier le folklore de Ténébreuse.
Les yeux gris semblèrent comprendre qu’elle se réfugiait dans une demi-vérité, mais il n’insista pas. Elle ne disait jamais à personne que les objets inanimés lui « parlaient », ni qu’elle pouvait parfois leur répondre par sa musique, ou les faire bouger selon des lois inexplicables par la physique conventionnelle. Et elle ne voulait pas confesser non plus les réserves et les craintes de ses parents quand elle leur disait les messages qu’elle avait « reçus », ni les mois de tourments qu’elle avait endurés, enfant, aux mains de thérapeutes bien intentionnés, jusqu’à ce qu’elle ait appris à dissimuler sa singularité, suffisamment pour être déclarée « guérie ». Elle considérait ses données psychométriques comme une malédiction, et elle se serait fait opérer comme d’une tumeur de ce à quoi elles renvoyaient si cela avait été possible.
Ignorant poliment sa tension réprimée, Rafe lui montra les appareils utilisés pour tester les divers talents psy, puis la salle pleine de terminaux d’ordinateurs, où elle pourrait avoir une cabine pour ses recherches, et la présenta aux assistants, Terriens et Ténébrans, dont les noms lui sortirent de la tête immédiatement.
– Est-ce que ça te gêne de passer tant de temps à l’intérieur d’un astroport ? demanda-t-elle quand elle eut son content de bureaux et de laboratoires. L’environnement extra-planétaire doit être très inconfortable pour toi. Non seulement la culture, mais aussi la lumière.
Rafe eut un sourire ironique, apparemment content de sa perspicacité.
– Tu as raison. Et nous avons finalement convaincu les « bureaucrates » de Jason de faire quelque chose pour y remédier. Viens, je vais te montrer.
Il la conduisit à un ascenseur qui les amena deux niveaux plus haut.
– Nous ne sommes pas loin des dortoirs. Dans les quartiers d’habitation, l’éclairage peut être adapté aux yeux des Terriens et des Ténébrans.
Un peu plus loin, ils entrèrent dans une salle si vaste que Fiona ne voyait pas le mur du fond, caché par un rideau d’arbres enracinés dans la profonde couche de terre couvrant le sol. De la vraie terre, pas de la terre synthétique, comme les odeurs en témoignaient. Le plafond, entièrement transparent, laissait entrer la clarté assourdie du « soleil sanglant ».
Rafe se laissa tomber sur un banc avec un soupir de soulagement.
– Nous pouvons venir ici pour nous reposer quand nous n’avons pas le temps de sortir. Et certains de mes amis terriens apprécient le changement, eux aussi.
Cet espace représentait une forêt, pas un jardin. Grâce à ses études, Fiona reconnut des arbres et des feuillages indigènes. En bruit de fond, elle entendit des bourdonnements d’insectes, et le gazouillis d’un ruisseau se jetant dans un bassin près du banc.
– C’est reposant, dit-elle.
L’éclairage lui donnerait sans doute la migraine avec le temps, mais, pour le moment, elle le trouva apaisant.
– Puis-je te demander la nature de ton travail ? Qu’est-ce que tu viens étudier ici ? demanda Rafe avec hésitation, comme craignant de s’entendre répondre que c’était confidentiel.
– Bien sûr, mais arrête-moi avant de t’endormir d’ennui, dit-elle. Je recueille les chants folkloriques, surtout ceux qui ont trait aux rapports entre des humains et des créatures mythiques non humaines. Sur Terra, ce pourraient être les elfes, créatures d’une beauté surnaturelle et d’une très grande longévité. Ces histoires semblent voyager avec l’humanité sur tous les mondes que nous avons colonisés. Les personnages changent, mais la ligne narrative reste constante.
Elle fit une pause, embarrassée d’avoir tant parlé. Pourtant, Rafe n’avait pas l’air de s’ennuyer.
– Alors, ici, tu rechercheras les contes sur les chieri.
Elle hocha la tête.
– Et les différentes versions de la légende d’Hastur et Cassilda. Réalises-tu que Ténébreuse est l’un des rares mondes connus où la légende s’est réalisée ? Les habitants du Royaume des Fées étaient mythiques ; mes prédécesseurs ont expliqué depuis longtemps que l’origine du mythe était la mort. Mais les chieri, eux, semblent être bien réels.
– Ils le sont, dit Rafe. Et les anciens chants contiennent une part de vérité. Le Peuple des Forêts – en de rare occasions – s’est accouplé avec des humains.
Une discrète rougeur colora ses joues.
– Coutume que nous cherchons à faire revivre, dans une mesure limitée, car maintenant, ils sont souvent stériles entre eux.
Fiona se pencha en avant, tout excitée, les mains croisées sur ses genoux repliés.
– Si je pouvais en rencontrer un pendant mon séjour ici… Quelles sont mes chances ?
– Les chieri ont toujours été timides à l’égard des étrangers, c’est-à-dire de toute personne extérieure à leur race, dit Rafe. Mais nous avons la chance d’en avoir deux qui travaillent avec nous sur le projet. Bien des gens croient que les Comyn tiennent leurs pouvoirs du laran d’une hybridation avec les chieri.
– Je sais.
Fiona ravala les prières qui lui montaient aux lèvres. Lui demander de la présenter à l’un de ces êtres quasi mythiques serait grossier et sans doute contre-productif.
A son sourire, Rafe sembla sentir son intérêt ; bien sûr, pensa Fiona, il était membre de la légendaire caste de télépathes de Ténébreuse.
– L’un des deux chieri en résidence est un de mes… amis intimes. Je pourrai peut-être vous présenter plus tard.
Quand il lui eut montré sa chambre, il dit :
– Je me ferai un plaisir de t’aider dans tes recherches dans la mesure de mes moyens, quoique, je l’avoue, cette démarche me soit assez… étrangère. L’idée d’amasser des connaissances pour le simple plaisir de l’accumulation, sans but pratique…
Piquée au vif, Fiona défendit son travail avec véhémence. Chez elle, on lui avait assez souvent reproché sa « tour d’ivoire ».
– Mais ce travail a des applications pratiques. Qu’arrive-t-il quand les humains rencontrent d’autres espèces intelligentes et les voient à travers les lunettes du mythe ? Est-ce que nous traitons indignement les races non humaines parce que nous voyons en elles des créatures nées de notre imagination au lieu de ce qu’elles sont réellement ? C’est la réponse à ces questions que j’espère trouver un jour.
– Alors, je te souhaite bonne chance, dit Rafe avec gravité.
Le souvenir de la cordialité de Rafe la soutint tout le jour suivant, tandis qu’elle se livrait aux préparatifs nécessaires aux interviews qu’elle projetait. Elle passa une longue matinée devant un terminal, accédant à de nombreuses versions de ballades et de fragments épiques sur les rapports humains/chieri. Des résidus psychiques de précédents utilisateurs collaient au clavier comme de la poussière, froids et secs. Entourée de piles d’organigrammes, Fiona détacha les yeux de son écran vers midi, heure de la station, et se massa la nuque. La technologie avait fait des progrès fantastiques, mais personne n’était encore parvenu à dessiner une console d’ordinateur qui ne donne pas de crampes musculaires.
Fiona décida d’aller passer quelques minutes dans la « forêt » avant le déjeuner. En plus de sa tranquillité, cette salle l’attirait parce qu’elle représentait un contact avec un monde qu’elle connaissait uniquement par les légendes.
Elle fît d’abord un détour par sa chambre pour y prendre sa lyre. Dans la forêt artificielle, assise sur le banc de pierre sous les branches alourdies de grosses fleurs jaunes, elle se calma grâce à la tâche familière et machinale d’accorder des cordes souvent récalcitrantes. Elle regarda l’eau claire du bassin, où filaient comme l’éclair de petits poissons couleur arc-en-ciel, et elle plaqua un accord.
Satisfaite du son, elle se mit à chanter une antique ballade en s’accompagnant :
Je suis un homme sur la terre,
Je suis un phoque dans la mer,
Et quand je suis loin du rivage
Ma patrie est à Skule Skerry.
Tout en chantant l’une de ses légendes préférées d’amour surnaturel, elle fixait les petits cailloux entourant le bassin. Le chant, qui battait dans ses veines, devint un chant qui vibrait dans ses cordes vocales et dans ses doigts, puis engloba ce qui l’entourait jusqu’aux cailloux du bassin qui se mirent à danser. Plongée dans une douce extase, elle regardait les cailloux tourbillonner en spirales serrées à la surface de l’eau. Comme toujours, cet exercice dissipa ses tensions et lui rendit l’énergie dépensée pendant les heures de travail.
Dans des moments pareils, le plaisir du jeu télékinétique valait presque les épreuves que son talent lui imposait. Sa nuque la picota, annonçant une présence. Etouffant un cri, elle se retourna vers l’arrivant. Les cailloux retombèrent dans le bassin.
Une voix dit en casta, que Fiona avait appris pendant ses études des chants ténébrans classiques :
– Pardonne-moi ; je ne voulais pas te déranger.
L’arrivant était plus grand que l’humain moyen – l’expression conventionnelle « mince comme une liane » semblait faite pour lui (ou elle ?) car il en avait la sveltesse et la souplesse ondoyante. Les cheveux et les yeux argentés mettaient en valeur la peau nacrée.
Un chieri. Derrière lui Rafe entra.
– Fiona, mon amie, Merrak.
Abasourdie, Fiona murmura une formule de salutation.
Le chieri avança d’une démarche glissante, sa tunique soyeuse chatoyant à chaque mouvement.
– Ta musique fut un plaisir. Pourquoi avais-tu peur ?
Fiona posa sa lyre avec précaution sur son étui replié.
– Là d’où je viens, ce genre de spectacle n’est pas… normal.
Elle parlait lentement, car sa connaissance de la langue aristocratique était purement livresque, et elle n’avait pas l’habitude de s’en servir.
– Quand j’étais petite et que j’ai dit à mes parents que j’entendais les objets parler et que je les faisais bouger sans les toucher, on a cru que j’étais… malade. En grandissant, j’ai appris à dissimuler mes capacités.
Elle fit cet aveu sans réfléchir. D’ailleurs, il aurait été futile, elle le sentait, de dissimuler son être intérieur à cette brillante créature.
Elle sentit un frisson de révulsion parcourir le chieri.
– Ils ont essayé de te guérir de tes dons ?
Honteuse de son espèce – même si, en un éclair de lucidité, elle se demanda pourquoi elle réagissait ainsi –, elle changea de conversation.
– Je suis venue pour apprendre les chants et les contes traitant des rapports de ton peuple et du mien.
Avec une grâce fluide, Merrak s’assit par terre sur la mousse, tandis que Rafe prenait place sur le banc près de Fiona.
– Oui, Rafe m’en a parlé. Qu’est-ce qu’un elfe ?
Elle se troubla, stupéfaite que le chieri ait pu lire le mot exact dans son esprit.
– Je ne serais pas entrée dans ton esprit sans permission. Mais tu projetais l’image si fortement…
– Sur ma planète natale, c’est le nom qu’on te donnerait.
Elle essaya d’expliquer le mythe du Royaume des Fées. Sans trop savoir si elle éclaircissait les choses, elle dit :
– Nous avons des chansons sur la Reine des Elfes et ses amants.
Reprenant sa lyre, elle roucoula la Ballade de Thomas le Rimeur, qui s’était évanoui dans le Royaume des Fées, et qu’on n’avait pas revu sur la terre pendant sept ans. Tout en chantant, elle s’efforça de projeter les images évoquées par le texte, sachant qu’elle ne pouvait pas le traduire convenablement en casta.
Quand elle eut fini, Merrak tendit vers la lyre ses longs doigts fins – six à chaque main.
– Tu permets ?
Le chieri gratta les cordes au hasard, produisant une suite de sons incohérente. S’apercevant qu’il ne pouvait pas tirer une mélodie de l’instrument sans avoir appris à en jouer, Fiona reprit le sens des réalités.
– Nous aimerions que tu joues autre chose pour nous, mais pas ici, dit Rafe. Tu as le temps de venir avec nous pour qu’on te présente à quelqu’un ?
Curieuse, Fiona rangea sa lyre dans son étui et suivit ses deux guides. La perplexité l’envahit quand Rafe leur fit traverser l’aile des dortoirs jusqu’à une porte marquée : Nursery. Deux gardes, en livrée aux couleurs des Hastur, flanquaient la porte, précaution qui lui parut inquiétante. A l’intérieur, deux nurses devant des moniteurs, une Terrienne et une Ténébrane, saluèrent Rafe et Merrak, et acceptèrent Fiona sur leur recommandation.
Elle constata que bien des alcôves meublées de berceaux, réparties le long de l’allée centrale, étaient vides. Ils s’arrêtèrent devant l’une d’elles, et se tassèrent tous les trois dans la pièce exiguë. Un mobile de boules de verre multicolores pendait du plafond, baigné de la lumière rosâtre imitant le soleil de la planète. Le bébé dans le berceau, qui n’avait pas plus de deux ou trois mois, ouvrit des yeux gris-argent à leur entrée.
– Notre fille Kyra, dit Rafe.
Merrak étendit un doigt gracile que le bébé serra.
Jetant un regard en coin à Merrak, Fiona sentit son image se brouiller puis se clarifier. Au lieu d’un garçon grand et mince, Merrak avait maintenant l’apparence d’une jeune femme aux rondeurs harmonieuses à défaut de généreuses. Ainsi, les légendes sont vraies, les chieri sont hermaphrodites !
Le bébé – une fille – avait une peau blanche translucide, et une épaisse chevelure rousse. Il roucoulait en souriant par moments, les yeux fixés sur Fiona.
– J’ai pensé que Kyra aimerait ta musique, dit Rafe.
Il hocha la tête à l’adresse de Merrak, qui tira une flûte de sa tunique.
Assise sur l’unique chaise rembourrée de la petite chambre, Fiona sortit sa lyre de son étui. Merrak joua le trille d’ouverture d’un air indigène, et Fiona plaqua les accords d’accompagnement. Elle commença par ressentir la gaucherie de tout duo non répété. Mais, peu à peu, elles s’accordèrent et la musique coula en un flot harmonieux. Un son presque palpable et visible sortait de la flûte et s’enroulait autour de Fiona comme un fil d’araignée. La mélodie tissait des filaments duveteux parmi les boules de verres qui tournaient comme au souffle de la brise. Kyra agitait énergiquement les bras et les jambes comme un sémaphore humain.
Fiona perdit le contact avec sa chaise, et se mit à flotter sur le son comme une fétu sur la rivière. Ouverte, elle eut l’impression d’être une feuille, autrefois ratatinée sur elle-même pour se protéger du froid du vent, et qui se dépliait au soleil. Quand la musique cessa, il lui fallut quelques instants pour reprendre conscience des objets qui l’entouraient.
Elle eut un étourdissement en se levant. Elle se retint au bord du berceau. Une affreuse image surgit dans son esprit. Elle vit un rouquin en costume terrien. Sa malveillance l’aveugla – elle retira sa main comme si elle avait touché du métal brûlant…
Quand la vision se dissipa, elle aperçut et sentit la main de Rafe qui la soutenait par le coude. De sa main libre, il tripotait le sachet pendu à son cou.
– Tu iras mieux dans un moment. Il n’est pas rare que le contact avec d’autres télépathes éveille ou renforce un laran dormant.
Fiona répondit d’un hochement de tête hésitant.
– Ce doit être ça. La sensation était si… vraie… plus que jamais auparavant.
Elle ne parla pas du contenu de sa vision car elle ne pouvait pas dire à quelle époque du passé elle se plaçait, ou même si elle annonçait un événement futur. Si le contact avec Rafe et Merrak avait « renforcé » son talent, il lui fallait du temps pour apprendre à interpréter ses visions.
Dans le couloir, elle regarda de nouveau les deux sentinelles. Une fois hors de leur vue, elle demanda :
– Pourquoi cette précaution ? Pourquoi des gardes armés devant une nursery ?
Le visage de Rafe se durcit.
– Des morts inexpliquées d’enfants sont survenues récemment. Trop fréquentes pour être attribuées au hasard.
– Quelqu’un assassine les bébés ?
Son estomac se noua à cette idée.
– Il y a moins de trois mois, après deux ans de tranquillité… les nurses et un nouveau-né sont morts inexplicablement. Et aucun indice sur le meurtrier. Certains groupes ténébrans trouvent que la survie de la caste des télépathes est moins importante que sa « pureté ». Ils considèrent le projet – qui offre une formation de développement du laran à des roturiers et à des extra-planétaires – comme une abomination. Pour des fanatiques de cette espèce, les enfants nés ici sont une cible logique.
Percevant la réaction de Merrak à son côté, Fiona frissonna elle aussi.
J’ai vu un chieri ! Le soir, allongée dans son lit, l’émerveillement de cette rencontre et la joie de s’être fondue avec Merrak, Rafe et Kyra dans la musique, le disputaient au souvenir cuisant des images qui l’avaient assaillie immédiatement après. Elle ne put s’endormir que quand ces émotions conflictuelles se furent calmées.
Elle rêva de la nursery. Un éclairage nocturne assourdi, indirect, reproduisait le spectre de deux des quatre lunes de Ténébreuse. D’ombre en ombre glissait une forme humanoïde vêtue de noir. Elle exsudait la haine, comme la brume s’élevant de la surface d’un lac.
Un vagissement retentit dans la tête de Fiona.
Kyra !
Elle se leva d’un bond, réveillée avant même de réaliser que son rêve s’était interrompu. Son instinct nouvellement éveillé lui dit que ce n’était pas un rêve ordinaire. Elle attrapa une robe de chambre et l’enfila tout en se ruant hors de sa chambre.
Elle haletait d’avoir couru en arrivant à la nursery. Devant la porte, les deux gardes gisaient, morts ou inconscients. A l’intérieur, elle entendit un bébé crier – un cri audible, pas le cri intérieur que son esprit avait capté. Elle entra en courant, et vit Merrak près du berceau, Kyra dans les bras.
– Le Ciel soit loué – elle n’a rien ?
Merrak ne lui demanda pas comment elle avait été prévenue.
– Non. J’ai perçu sa terreur – j’ai trouvé un homme en noir près du poste des nurses. Il m’a jetée par terre en fuyant.
Jetant un coup d’œil en arrière dans la grande salle, Fiona vit les deux nurses étendues sur le sol. Un bruit de pas pressés parvint à ses oreilles. Rafe et Jason entrèrent, suivis d’un homme en qui elle reconnut le Dr David Hamilton rencontré lors de sa visite des bâtiments. Hamilton s’agenouilla près des nurses.
– Mortes, comme les deux gardes – et pas une marque sur aucun d’eux.
Rafe se glissa près de Merrak et embrassa sa compagne et sa fille. Bien qu’aucune parole ne fût échangée, Fiona sentit que Merrak lui racontait l’attaque.
Rafe résuma brièvement les faits pour Jason et Hamilton.
– Un homme en robe noire, le visage masqué – peu de chances de l’identifier.
A cet instant, un officier de la Sécurité terrienne entra, un paquet d’étoffe noire à la main.
– Nous avons trouvé ça dans le couloir voisin.
Il tendit le paquet à Jason.
– C’est logique, dit Jason. Sans son déguisement, il peut être n’importe qui. N’importe qui appartenant à la Station – quelqu’un du dehors n’aurait pas pu parvenir aussi loin à cette heure de la nuit.
– A moins de tester tous les hommes du complexe avec le sort de vérité, je ne vois guère d’espoir de le retrouver, soupira Hamilton.
Fiona sentit la frustration monter en elle.
– Vous voulez dire que vous abandonnez ?…
Elle se domina. Etrangère à la Station, que savait-elle de leurs limitations ?
Rafe et Merrak se regardèrent. Dans la tête de Fiona, la voix mélodieuse de Merrak murmura :
Tu peux voir ce qui s’est passé ici, qui est entré en ce lieu. Tu dois nous aider.
Rafe prit la robe à Jason et la donna à Fiona. Elle secoua la tête.
– Que veux-tu dire ?
Tous les yeux étaient fixés sur elle. Elle avait envie de s’enfuir, mais elle était encerclée.
La supplication muette de Merrak lui parvint :
Parle !
Le dégoût de ses craintes surmonta la peur elle-même.
– D’accord. Je vais essayer.
Fiona bouchonna la robe noire dans ses bras.
La rage la frappa au creux de l’estomac comme un coup de poing. Elle faillit lâcher la robe. La serrant sur son cœur, elle prit plusieurs inspirations profondes pour chasser cette tempête de haine. Derrière ses paupières closes, le maelström émotionnel se calma, des images commencèrent à se former.
– Un homme en noir marche jusqu’à la porte. Je ne vois pas son visage. Les gardes veulent l’arrêter. Il fixe l’un d’eux du regard. Douleur – griffes, étau, cœur serré dans la poitrine –, le garde tombe sans connaissance. L’autre veut donner l’alarme… sa voix est étouffée… il porte la main à son cou… il ne peut pas respirer. Il s’effondre aussi.
Fiona avait elle-même la respiration oppressée, haletante. Elle détendit ses doigts crispés et inspira profondément pour desserrer l’étau enserrant sa poitrine.
– Il prend le trousseau de clés du garde pour entrer. Les nurses se lèvent d’un bond… elles ont peur… l’une tend la main vers un bouton d’alarme. Il la regarde… ses yeux semblent rougeoyer… elle a des convulsions comme sous une décharge électrique. Puis il fait la même chose à l’autre nurse.
« Quelqu’un arrive… blanc et argent… c’est Merrak. Colère, frustration, peur… Kyra se met à hurler. L’homme se précipite vers la porte, renverse Merrak, et s’enfuit dans le couloir en courant. Il a dans les quarante ans… petit, trapu… cheveux roux… Ténébran, mais en vêtements terriens. Pas en uniforme.
La vision s’évanouit. Soulagée, elle laissa tomber la robe.
– C’est tout.
Elle chancela. Rafe approcha un fauteuil près d’elle et l’aida à s’y asseoir.
– Tuer par un regard – une pensée… dit-il, le visage révulsé. Qui peut faire une chose pareille ?
Les lèvres pincées sous le coup d’une colère froide, Jason déclara :
– J’en ai entendu parler par une leronis qui a travaillé avec nous. C’est une perversion du Don des Alton. On pensait que cette variante avait disparu.
– Alors l’identification du coupable ne devrait pas poser de problème, dit Hamilton. Combien avons-nous de ténébrans dans notre personnel qui correspondent à ce signalement – et qui ont des ascendants Alton ?
Le visage de Rafe s’éclaira. Il toucha doucement la main de Merrak pour la rassurer.
– Oui, nous le trouverons. Et si nous utilisons le sort de vérité, peut-être que la leronis pourra dévoiler ses complices.
Glacée jusqu’aux os, Fiona se mit à grelotter. Jason lui toucha l’épaule.
– Tu es épuisée. Viens à l’infirmerie pour un examen et une boisson chaude. Et tu ne vas pas tarder à avoir faim.
Ce qu’elle avait vu lui avait donné la nausée, et elle n’avait pas envie de manger, mais elle n’eut pas la force de discuter.
– Les Ténébrans ont un proverbe, dit Jason. « Un télépathe non entraîné est un danger pour lui-même et les autres. » Pourrais-tu envisager de te joindre à nous pour un temps ? Et apprendre à contrôler ton talent au lieu de te laisser contrôler par lui ?
Fiona dut serrer les dents avant de répondre pour les empêcher de claquer.
– Merci. J’envisagerai.